L'heure du thé


L'heure du thé

La ponctuation des journées par le thé


Avec l'avènement de l'éclairage au gaz vers 1830, les journées de travail s'allongent. On déjeune à une heure de plus en plus matinale, on prend une légère collation le midi et le souper se prend de plus en plus tard. C'est à cette époque qu'Anna, 7e duchesse de Bedford (1783-1857), qui trouve long ce laps de temps entre les repas, prend l'habitude vers 16 h de se faire servir dans son boudoir un thé accompagné d'une collation. Cette coutume, reprise par tous, deviendra le célèbre afternoon tea ou four o'clock tea.

Le matin, chez les nobles et les riches bourgeois on prend souvent au lit un repas léger, le breakfast tea. Puis l'homme part travailler et la femme voit à l'organisation de la maison. L'après-midi elle se rend chez ses amies ou recoit, lorsque c'est son « tour », pour le four o'clock tea. Elle revêt alors une vaporeuse robe d'intérieur appelée tea gown. D'autres jours, elle peut prendre le nursery tea, c'est-à-dire partager une collation avec ses enfants dans leurs appartements; ou encore préférer un family tea, soit un thé familial. En soirée, c'est le souper habillé, un dinner party, où 6 à 20 personnes sont invitées. On boit le thé et on mange des pâtisseries servis au salon par la maîtresse de maison, tout en écoutant de la musique et en jouant aux cartes ou à des jeux de société. À l'occasion d'un « thé dansant », 20 à 40 personnes en tenue de soirée viennent jouer, danser, déguster un repas plus élaboré servi dans la salle à manger.

Pour les familles ouvrières, le thé occupe une place importante dans le régime alimentaire. Souvent, lorsqu'on achète un peu de viande, on la réserve au mari. La femme et les enfants se contentent de thé et de pain. L'avantage de cette boisson est de pouvoir être achetée en petites quantités. De plus, elle constitue un apport énergétique important tout en améliorant les repas passablement fades. Même les familles les plus pauvres en achètent. On appelle high tea le repas du soir des ouvriers.

Je portais à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l'appréhender?

Marcel Proust, À la Recherche du Temps Perdu, 1913-1922.

©1996: Centre d'histoire de Montréal
Source de l'image: Mme Cécile Gagné