Le thé en Russie


Le thé en Russie

Passion pour une herbe lointaine


La Russie découvre le thé en 1618 à la suite d'un présent offert au tsar Alexis par l'empereur de Chine. L'habitude s'y développe peu à peu. En 1689, Pierre le Grand signe un traité avec la Chine reconnaissant aux Russes le droit de commerce. Bientôt de longues caravanes de plus de 300 chameaux prennent la vieille piste reliant la Mongolie à la Chine, pour effectuer un trajet de 15 000 kilomètres qui dure plus d'un an et demi. On y échange alors des fourrures contre du thé. Même la tsarine Elisabeth, fille de Pierre le Grand, organise sa propre caravane.

En Russie, comme partout ailleurs dans le monde, la vogue du thé suit un certain mode de transmission : le mouvement part des classes supérieures vers les moins privilégiées, des villes vers la campagne, des femmes aux hommes qui eux, préfèrent plutôt les boissons alcoolisées, en l'occurrence ici, la vodka.

Ce que l'on désigne comme thé russe est en réalité un mélange de thés chinois importés en Russie. Pourtant, depuis 1893, la Russie, plus particulièrement la Géorgie, produit du thé, mais il y est récolté en quantité négligeable, et sa qualité est moyenne. Il est donc réservé à la consommation locale.

Le thé est très important dans la vie des Russes. Comme la Chine, la Russie possède de nombreuses maisons de thé appelées chai-naya. Quant à la formule consacrée pour traduire pourboire, na tchaî, elle signifie littéralement : « pour le thé ».

La vie autour du samovar

Le thé russe est indissociable du samovar, adopté au 17e siècle et inspiré des bouilloires mongoles utilisées depuis le 13e siècle. Il s'agit d'une chaudière en cuivre ou en laiton munie de quatre pattes, d'un robinet et d'un foyer à charbon de bois conduisant la chaleur. Au sommet de l'appareil, là où arrive la cheminée, on place une théière ronde contenant de l'extrait de thé, très concentré. L'été, on le place sur une table dans le jardin; l'hiver, à l'intérieur, un long tuyau permet d'évacuer la fumée directement dans la cheminée de la maison.

Traditionnellement, les Russes ne prennent qu'un seul gros repas par jour, au milieu de la journée, entre 15 et 18 h 00. Par contre, ils boivent du thé toute la journée. On comprend donc l'importance du samovar qui permet de servir le thé à toute heure de la journée. Pour obtenir un bon thé, on n'a donc qu'à verser un quart de verre de concentré thé pour trois quarts d'eau bouillante tirée du samovar..

Le thé se boit dans des verres à anses en argent ou en étain. La façon de faire consiste généralement à prendre d'abord en bouche une cuillerée de confiture ou un morceau de sucre, puis d'avaler une gorgée de l'infusion bouillante à laquelle on a pu ajouter une rondelle de citron. À l'occasion, des gâteaux et des sucreries peuvent également accompagner la collation.

Comme le thé est omniprésent en Russie, il est inévitable qu'on le retrouve dans les oeuvres littéraires :

Le professeur se lève à midi, et le samovar bout depuis le matin, avant on déjeunait toujours à une heure, comme tout le monde, et maintenant qu'ils sont là, c'est à sept heures qu'on déjeune! La nuit, le professeur lit et écrit, et soudain vers deux heures, voilà qu'on sonne... Qu'est-ce qui se passe, mes enfants? Du thé! Il faut réveiller tout le monde pour lui apporter le samovar...

Anton Tchekhov, Oncle Vania, 1897

De fait, les deux femmes eurent le cosy chat qu'avait promis la princesse Tverskoï, tandis qu'elles prenaient le thé qu'on leur servit sur un guéridon, dans le petit salon frais...

... Sans regarder son amie, elle versa avec soin le thé parfumé dans les tasses transparentes. Après avoir tendu une tasse à Anna, elle prit une cigarette...

Léon Tolstoï, Anna Karénine, 1877

On raconte qu'Honoré de Balzac avait une petite quantité d'un thé extraordinaire qu'il réservait à ses plus chers amis. Il s'agissait d'un thé de cueillette impériale que l'Empereur de Chine aurait offert en cadeau au Tsar. Un ministre russe en aurait prélevé une part pour la donner à l'écrivain, son ami. On dit aussi que la caravane qui avait transporté cette merveille en Russie fut attaquée et ses membres tués. La légende ajoute que ceux qui se risquaient à goûter ce thé pouvaient devenir aveugles. Laurent-Jan, le plus grand ami de Balzac, n'en buvait jamais sans déclarer au préalable : « Encore une fois, j'y risque peut-être un oeil, mais ça en vaut la peine »!

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